white dog in the middle of the grass field

Chiens des villes vs des champs : qui est le plus heureux ?

 

Imaginez un chien gambadant dans une prairie, libre, sans laisse, au milieu des fleurs et des papillons. Cette image bucolique, fréquemment partagée sur les réseaux sociaux ou dans les publicités, suscite une émotion immédiate : ce chien-là, assurément, est heureux. Mais cette perception relève-t-elle d’une réalité canine ou d’un anthropomorphisme bien humain ? Les chiens des campagnes sont-ils réellement plus épanouis que leurs homologues urbains ? La science nous invite à nuancer cette intuition.


Avant même de comparer les environnements, il faut s’interroger sur ce que signifie « le bonheur » pour un chien. Contrairement à l’humain, l’animal n’a pas de projection mentale de l’avenir ni de quête existentielle. Selon Joël Dehasse, vétérinaire comportementaliste belge, « le bien-être du chien se mesure par l’absence de stress, la satisfaction de ses besoins fondamentaux, et la stabilité de ses relations sociales. » Autrement dit, ce que nous appelons « bonheur » chez le chien est davantage un état d’équilibre physiologique et émotionnel.

Le bonheur canin, un concept humain ?

Là où l’humain idéalise la liberté et le contact avec la nature, il projette souvent ces valeurs sur son animal. C’est ce qu’explique l’éthologue Florence Gaunet, chercheuse au CNRS : « Nous prêtons aux chiens des désirs qui sont les nôtres : liberté, silence, isolement. Or, beaucoup de chiens préfèrent la routine, les interactions sociales et la stimulation cognitive à l’errance dans un champ vide. »


Les champs : un terrain d’aventure… ou de solitude ?

Les chiens vivant à la campagne bénéficient effectivement d’un espace plus vaste et d’un environnement sensoriel riche. Ils peuvent explorer, suivre des pistes olfactives, courir sans laisse. Cela peut répondre à leur besoin d’exercice physique et de stimulation environnementale.

Mais ce cadre idyllique cache parfois des carences. Des études menées par l’Université de Bristol (2020) ont montré que les chiens de zones rurales passent en moyenne plus de 5 heures par jour seuls, contre 2 heures pour ceux des zones urbaines. Un isolement qui peut provoquer de l’anxiété ou de l’ennui, surtout chez des races sociables.

« L’idée que la liberté physique compense le manque de lien social est une erreur typiquement anthropomorphique », ajoute Florence Gaunet.


Les chiens des villes : stressés mais choyés ?

En milieu urbain, les chiens sont soumis à une densité sensorielle élevée : bruits de circulation, foules, odeurs, congénères inconnus. Ce contexte peut être source de stress, particulièrement chez les chiens peu socialisés. Cependant, les chiens citadins bénéficient souvent d’un encadrement plus structuré : promenades quotidiennes, parcs à chiens, consultations vétérinaires régulières, voire séances d’éducation ou d’activités cognitives.

Le Pr. Stanley Coren, psychologue canin à l’Université de Colombie-Britannique, insiste sur l’importance de la stimulation mentale : « Les chiens ont besoin de défis cognitifs autant que d’exercice physique. Un chien qui joue à des jeux d’intelligence ou interagit avec d’autres chiens en ville est souvent plus équilibré qu’un chien de ferme qui passe ses journées à dormir. »


Anthropomorphisme et biais cognitifs

Le jugement selon lequel les chiens « des champs » seraient plus heureux repose sur un biais de confirmation : nous associons la nature à la liberté, donc au bonheur. En réalité, un chien peut vivre en pleine campagne et développer des troubles du comportement (aboiements excessifs, destructions, fugues) s’il est sous-stimulé socialement ou intellectuellement.

L’anthropomorphisme peut également nous pousser à croire qu’un chien attaché à une chaîne dans un jardin vit mieux qu’un chien en appartement. Or, selon une enquête menée par la Fondation 30 Millions d’Amis (2022), les chiens de jardin non promenés sont parmi les plus touchés par la dépression canine.

 

N’en déplaise hélàs à ceux qui ont un beau jardin, l’environnement ne fait pas tout. Le bonheur d’un chien ne dépend pas uniquement de son lieu de vie, mais de la qualité de l’interaction avec ses humains, de la réponse à ses besoins fondamentaux (physiques, sociaux, cognitifs), et de la stabilité de son cadre quotidien.

Ainsi, un chien peut être parfaitement heureux dans un studio en centre-ville s’il est promené, stimulé, et aimé. À l’inverse, un chien des champs peut souffrir de négligence malgré l’espace. Le mythe du chien plus heureux à la campagne est donc à interroger, non pour le rejeter, mais pour comprendre ce qu’il dit de notre propre vision du bonheur — humaine, et parfois trop humaine.


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